C'est venu comme ça avec ça. Depuis que j'ai rencontré le Monde au Collège. Oui. Le Monde.
Il était 12heures et j'attendais. Je suis toujours en train d'attendre la nuit. Il faisait doux. J'attendais que le ciel s'ouvre, qu'il m'avale, qu'il m'engloutisse, qu'il me mâche lentement sous ses grandes dents d'acier. Mais le jour était doux, désespérément doux et le ciel fermait sa gueule avec obstination. Pas moyen de disparaître.
Faites de l'art et vous serez quelqu'un ! Quand j'étais petite, chaque année, voire plusieurs fois dans l'année, j'avais le droit à une belle boîte de crayons de couleur neuf. Je ne sais pas pourquoi, ma mère a toujours eu peur que je sois en manque de couleurs. Sans doute avait-elle peur de la nuit à venir. Depuis, je taille régulièrement tous ces rescapés d'arc-en-ciel.
Par moments, je m'arrêtais pour vider le taille-crayon par la fenêtre. C'est joli ces petits copeaux qui s'envolent. On dirait que ces infirmes bout de couleur se souviennent en volant, des arbres qu'ils étaient, là-bas, loin d'ici, lorsqu'ils suçaient la terre et frimaient sous le vent.
Et puis le Monde est arrivé là, par hasard, sous mon nez. Le Monde était toujours là. Mais cette fois-ci, c'était moi le petit copeau qu'il regardait voler. Alors, je l'ai regardé me regarder. La nuit était en train de se carapater. Filet noir déchargeant son sac de soleil naissant. Et c'était comme si, lui et moi, on venait au monde pour la première fois. Des jumeaux, des siamois détachés l'un de l'autre par erreur.
J'ai vu ses lèvres qui bougeait. Et mon c½ur a tremblé. Physiquement, je ne pouvais pas l'entendre mais ce qui est fou et qui m'oblige à commencer ce fichu journal intime,c'est que ses lèvres fabriquaient des mots, des phrases qui résonnaient en moi comme s'il chuchotait à mon oreille. Comme si sa bouche était venue se percher, en un battement d'ailles, sur la branche de mon tympan. Et sa voix, la voix du Monde, me disait :
J'écris la venue du Monde.
Ecran d'ordinateur. Fenêtre ouverte sur mon envie.
Je me mets en mots.
C'est presque pareil.
Et puis j'attends que le Monde vienne à moi.
Encore une fois.