Quelques mots de description

Je me suis trompée moi-même. Moi, Miko, quinze ans aujourd'hui-jour-de-pluie, je commence un cahier d'écriture. Un journal intime pour dire le mot que j'exécrais. J'ai toujours détesté les filles qui en tenaient un, et c'est courant, mais autant le dire toute de suite, j'aime personne ou presque. Je trouvais que c'était idiot de raconter les riens, vraiment riens du quotidien : la vaisselle, la mère qui crise, le temps qui vous épluche les nerfs et puis les seins qui pointent, le sang qui coule en emportant ce qu'il vous reste du ventre et le regard, ou l'absence de regard des garçons...
Alors pourquoi s'y mettre ?

C'est venu comme ça avec ça. Depuis que j'ai rencontré le Monde au Collège. Oui. Le Monde.
Il était 12heures et j'attendais. Je suis toujours en train d'attendre la nuit. Il faisait doux. J'attendais que le ciel s'ouvre, qu'il m'avale, qu'il m'engloutisse, qu'il me mâche lentement sous ses grandes dents d'acier. Mais le jour était doux, désespérément doux et le ciel fermait sa gueule avec obstination. Pas moyen de disparaître.


Les soldats du service scolaire.

Faites de l'art et vous serez quelqu'un ! Quand j'étais petite, chaque année, voire plusieurs fois dans l'année, j'avais le droit à une belle boîte de crayons de couleur neuf. Je ne sais pas pourquoi, ma mère a toujours eu peur que je sois en manque de couleurs. Sans doute avait-elle peur de la nuit à venir. Depuis, je taille régulièrement tous ces rescapés d'arc-en-ciel.

Par moments, je m'arrêtais pour vider le taille-crayon par la fenêtre. C'est joli ces petits copeaux qui s'envolent. On dirait que ces infirmes bout de couleur se souviennent en volant, des arbres qu'ils étaient, là-bas, loin d'ici, lorsqu'ils suçaient la terre et frimaient sous le vent.
Et puis le Monde est arrivé là, par hasard, sous mon nez. Le Monde était toujours là. Mais cette fois-ci, c'était moi le petit copeau qu'il regardait voler. Alors, je l'ai regardé me regarder. La nuit était en train de se carapater. Filet noir déchargeant son sac de soleil naissant. Et c'était comme si, lui et moi, on venait au monde pour la première fois. Des jumeaux, des siamois détachés l'un de l'autre par erreur.
J'ai vu ses lèvres qui bougeait. Et mon c½ur a tremblé. Physiquement, je ne pouvais pas l'entendre mais ce qui est fou et qui m'oblige à commencer ce fichu journal intime,c'est que ses lèvres fabriquaient des mots, des phrases qui résonnaient en moi comme s'il chuchotait à mon oreille. Comme si sa bouche était venue se percher, en un battement d'ailles, sur la branche de mon tympan. Et sa voix, la voix du Monde, me disait :


Tout ce que nous voyons, nous devons le voir pour la première fois, parce que c'est réellement la première fois que nous le voyons.

Depuis, j'attends, mais maintenant je sais quoi, mais maintenant je sais qui.
J'écris la venue du Monde.
Ecran d'ordinateur. Fenêtre ouverte sur mon envie.
Je me mets en mots.
C'est presque pareil.
Et puis j'attends que le Monde vienne à moi.
Encore une fois.
# Posté le mardi 27 mai 2008 15:21
Modifié le vendredi 01 mai 2009 11:08

La vie du rat taupe

Tous les gnomes de la planète comptent leurs sous. Le plus grand magicien de tous les temps va passer pour sa quête annuelle. J'ai nommé Harry Potter, le type qui transforme le papier en or massif. Sophie-Cadette-Ingratte, se prépare activement à célébrer. Elle sera la première à acheter le bouquin. La première à le lire. La première à dire qu'il est encore mieux que celui de l'année dernière. Dommage qu'elle entre juste en sixième, elle n'a pas assez de vocabulaire pour se le taper en anglais. Pas grave, Sophie, ce sera pour la rentrée prochaine. Et il sera encore mieux que celui de cette année. Moi, franchement, il faudrait me payer pour que j'aille faire la queue juste pour acheter un bouquin. Surtout un bouquin que tout le monde a lu. Je me demande ce que Sophie préfère: faire la queue ou lire le livre. Je crois que c'est faire la queue. Si elle aimait lire, on verrait autre chose que Titeuf sur son étagère. Le temps que les gens perdent à lire des livres, ça me tue. C'est le genre de réflexion que je me fais en cours de maths. Il faut que je m'occupe la tête si je ne veux pas devenir dingue. Bref, la question s'est posée à moi entre deux équations, la seule, la vraie; l'unique: pourquoi me pourrir la vie à lire alors que je peux écrire?

Justement, j'avais un cahier en train de moisir. Un vieux cadeau de l'anniversaire de mes douze ans. L'authentique présent effroyable: une large couverture en carton, un million de pages blanches, et MON JOURNAL INTIME marqué dessus, histoire de rendre le chose publique dans le monde entier. Tellement intime que la couverture est fermée par un cadenas ridicule avec un clé dorée, le genre de truc qui donne une envie mortelle de lire en cachette.
"Tu vas écrire ton journal et ce sera le début d'une nouvelle vie", voilà ce que je me disais quand à la fin de l'heure a sonné. J'ai arrêté de penser. Direct. J'ai ramassé mes affaires et j'ai foncé vers la sortie. La vérité, c'est que je suis faite pour l'action.


C'est clair: tout le monde écrit son journal, spécialement les filles, spécialement les filles moyennes. Je le sais. Moi aussi, je passe par le rayon livres en entrant au supermarché. Le plus dingue, c'est que les bouquins sont publiés. Les filles en question ont des prénoms américains impossibles, type feuilleton pour gnomes sur M 6 - en version française apparemment on en vendrait moins. Le français est juste la vieille langue déprimante, je regrette mais c'est la conclusion universelle. Passez du rayon livres au rayon films, et là, tapez-vous la tête contre les murs: il y a des types pour en faire des films! Dans mon intérêt personnel, je ne vois pas pouquoi je lirais les journaux des autres. Moi aussi, j'ai une vie.
Je me demande quel genre de film on peut faire avec une vie où il ne se passe rien. Genre la mienne. Une sorte de documentaire animalier, j'immagine. La vie du rat-taupe sur les plateaux d'Abyssinie. En moins palpitant.

Le problème du journal, c'est d'avoir quelque chose à raconter. Il faudrait avertir les débutants: difficile de faire un journal intéressant avec une vie nulle. Je suis l'auteur débutant d'un journal nul. Pourtant, bizarrement, écrire fait du bien. Il ne faut pas que j'en abuse. On sait comment ça se passe. D'abord on essaie, ensuite on s'habitue, et après c'est la galère pour décrocher. Non merci. J'arrête. Inutile de me supplier. C'est tout pour aujourd'hui.

# Posté le jeudi 28 août 2008 11:39
Modifié le vendredi 01 mai 2009 11:25